FOCUS – Réindustrialiser la France

Par LOÏK LE FLOCH-PRIGENT

Avec des millions d’emplois perdus au cours de ces vingt dernières années le pays se réveille avec un chômage structurel sur lequel butent toutes les politiques de soutien de l’état.

La raison en est simple, c’est l’industrie dont le rôle dans l’économie a été gravement sous-estimé, qui a reculé de moitié pendant cette période, passant de 22% du PIB à environ 12% aujourd’hui.

Les causes en sont multiples et on s’épuiserait à désigner les coupables, les personnes, les administrations, les lois, les commentateurs… L’urgence n’est plus celle-là, chacun peut désormais constater que le recul de l’industrie dans une commune, dans une ville, dans une région, conduit à la désertification progressive et à l’agonie. Il faut désormais décréter l’urgence industrielle et trouver les instruments qui permettent de redresser véritablement le pays sans effets de manches, postures ou clichés.

Tout d’abord l’hémorragie constatée, en particulier avec la disparition des grands groupes, Rhône-Poulenc, Pechiney, Alstom, Lafarge, Alcatel, Arcelor… doit s’arrêter et nous devons préserver religieusement nos dernières pépites telles Air Liquide, Michelin, Renault, Peugeot, Dassault, Airbus, Bouygues, Cap-Gemini, Legrand, Saint-Gobain, Schneider Electric, Total, Valeo, Veolia… de la disparition ou de l’absorption par des groupes étrangers dont nous avons vu les conséquences néfastes ces dernières années en particulier.

Il faut que la leçon Alstom soit intégrée dans toutes les têtes, on ne gagne rien à céder nos premières positions mondiales, l’argent n’est pas tout, c’est l’activité industrielle qui façonne notre avenir commun.

On peut entendre les chantres du « nous n’avons pas besoin de champions nationaux » parler, mais la réalité leur donne tort, chaque abandon est payé au centuple par le pays et par les salariés à qui on fait des promesses jamais tenues.

Mais il faut aussi comprendre que les techniques ont évolué, que ces grandes entreprises doivent accepter leur transformation numérique pour résister à la concurrence et que la gouvernance doit conduire à un affaiblissement de la dimension des sièges sociaux et à plus de politique de terrain auprès des machines comme auprès des clients.

Ceci conduit à l’acceptation d’idées venues des innovateurs, internes ou externes, et donc au soutien collectif et individuel de millions d’initiatives conduisant à des formules, actions, produits nouveaux et à une accélération des modifications structurelles.

Le dialogue entre grandes structures et entreprises moyennes ou petites n’a jamais été aussi important et les start-up, PME et ETI n’ont jamais été aussi indispensables que dans ce siècle. Le soutien de tous à ces émergences est indispensable pour amorcer un renouveau de notre activité industrielle.

Cela suppose que l’épargne nationale soit dirigée vers ce processus de réindustrialisation. Notre pays a une épargne colossale qui s’investit préférentiellement dans la pierre, dans le sol, nous devons avoir le sursaut de prendre une partie de ce trésor pour reprendre le risque industriel qui a été celui de notre prospérité.

Malgré tous les essais depuis 18 mois, la tendance ne s’est pas inversée, on continue à se méfier de l’industrie. Il y a une part d’éducation à revoir, une part dans l’attitude des banquiers qui considèrent l’industrie comme un risque, une part de l’administration qui soupçonne les chefs d’entreprise et les harcèle, une part des commentateurs avides de jeter le discrédit sur les chefs d’entreprise, bref, on est loin de l’optimum, mais il faut être résilient et espérer dans l’avenir de nos enfants qui ont envie de créer et de faire du « business».

Enfin on peut observer que, contrairement à nos amis allemands, nous avons exporté un grand nombre de nos fabrications vers des pays aux charges moins lourdes que les nôtres. On doit arrêter cette hémorragie, mais on doit aussi rapatrier un grand nombre de fabrications car c’est l’industrie qui peut faire revivre nos territoires.

A cet égard nous sommes aidés par deux éléments

Le premier c’est le concept de développement durable. On a vu par exemple que l’équipement ménager désertait notre pays, mais si l’on considère qu’il est essentiel que les produits durent et soient réparés, on change de paradigme et donc d’industrie. C’est notre chance de rapatriement de niches destinées d’abord à la clientèle consciente et qui va irriguer bientôt l’ensemble du pays.

Le second c’est le numérique qui permet de définir un usage et non un produit, et donc de conduire à la vente d’une utilisation et non d’une propriété, le numérique va ainsi nous aider à concevoir autrement notre rapport au client et par conséquent notre appareil de production.

Cela ne va pas changer la nécessité de conserver nos champions nationaux, mais cela va relativiser leur impact global et donc donner leurs chances à des entreprises de taille moyenne qui vont œuvrer dans des créneaux associant les uns et les autres sans forcément obliger à la création de très grosses entités.

L’industrie nationale a gravement chuté ces vingt dernières années, si la prise de conscience actuelle qui fragilise la société française débouche sur l’idée que c’est le gâteau devenant plus petit qui a conduit au sentiment que chaque part a diminué, alors l’industrie peut se relever car c’est le moment.

En effet, il se trouve que notre pays regorge d’innovateurs et d’initiatives industrielles, en particulier avec l’aide du numérique, il ne tient qu’à nous de voir cette jeunesse compétente et décidée s’épanouir, mais elle doit avoir envie de rester dans notre pays et de ne pas céder aux sirènes extérieures.

Cela c’est loin d’être gagné car cela passe par un effort de décroissance de la dépense publique et de meilleure efficacité de l’administration pour restaurer la confiance de ceux qui veulent rester.