Les HAUTS-DE-FRANCE désarmés face au «NO DEAL»

La région la plus exposée aux conséquences concrètes d’un Brexit sans accord redoute d’être prise en otage entre Londres et Bruxelles, alors que la France vient d’enclencher son plan d’urgence

4,2 millions de camions traversent la Manche chaque année, entre ferries et Eurostar. 70% des échanges entre la France et la Grande-Bretagne passent par la route. Le rétablissement de contrôles physiques pour les véhicules au seul port de Calais, entraînerait aussitôt 27 kilomètres d’embouteillages en amont. La bretelle d’accès directe de l’autoroute A16, entourée de grilles de plus de 4 mètres pour faire barrage aux migrants, deviendrait un parking. «Au moins 300 policiers de plus seront nécessaires sur les points de contrôle terrestres et ferroviaires», argumentait en octobre dernier la note préfectorale. Un nombre similaire de douaniers seront requis a confirmé le gouvernement. Calais, ou le cul-de-sac d’un Brexit sans accord.

Des prévisions difficiles

La Région Hauts-de-France avait pris les devants. Une équipe du conseil régional est, depuis juin 2017, installée à Londres pour suivre chaque péripétie des négociations et en chiffrer chaque convulsion.

Mais comment prévoir quand, chaque jour, tout change ou presque ? Dominique Carlac’h est responsable internationale du MEDEF, le patronat français. Elle liste les chiffres : la France exporte chaque année pour 32 milliards d’euros vers le RoyaumeUni. Une des rares balances commerciales du pays hautement bénéficiaires, à hauteur de 12 milliards d’euros.

«Pour la pêche, l’agroalimentaire, les cosmétiques, l’automobile, ce sera le grand saut dans le vide, explique-t-elle. Et le nord de la France est le bord de ce précipice.» Xavier Bertrand est le président des Hauts-de-France.

Ironie, cet ancien ministre de Nicolas Sarkozy, que l’on dit en embuscade pour les présidentielles de 2022, est assureur de profession. Evaluer les risques? «C’est tout l’enjeu» nous confiait-il fin 2018. Sauf que la perspective d’un «no deal» remet tout en cause.

«Les fonctionnaires britanniques que nous rencontrons sont aussi flous que les politiques, s’énerve un collaborateur de la mission londonienne. Dans le contexte actuel, chacun attend et se prépare au pire.»

Plusieurs notes d’économistes outre-manche n’ont pas souligné pour rien que l’abandon des normes communautaires dans certains secteurs industriels ou l’agro-alimentaire permettra de relancer la production locale et d’accroître les importations bon marché de pays du Commonwealth, comme la Nouvelle-Zélande.

La région Hauts-de-France, principale productrice de betteraves, redoute ainsi de voir s’écrouler ses exportations de sucre.

«Tout ce qui a été tissé entre l’Union européenne et le Royaume-Uni depuis l’entrée de ce pays dans la communauté, en 1973, et l’instauration du marché unique, en 1993, sera détricoté en cas de non-accord,  a confirmé Dominique Carlac’h jeudi sur France Info. Personne ne sait en mesurer l’impact.»

Le voisin d’outreManche permet aux Hauts-de-France de réaliser leur excédent commercial le plus important, avec 1,9 milliard d’euros annuels. Un autre symbole de cette dépendance est l’usine Toyota de Valenciennes-Onnaing, d’où sortent chaque année environ 30000 voitures Yaris destinées aux Anglais.

«Un Brexit sans accord, cela veut dire tout revoir: le circuit de sous-traitance, les autorisations techniques, les flux d’approvisionnement. D’un seul coup, un géant mondial comme Toyota court le risque de devenir aveugle», s’inquiète-t-on au MEDEF.

Des inquiétudes au niveau administratif

Ce signal d’alarme est nuancé sur le terrain. À Coquelles, au terminal ferroviaire de l’Eurostar, une délégation d’experts britanniques est venue en décembre calmer le jeu.

Rien ne dit que tous les standards techniques communautaires ou que les normes phytosanitaires de l’UE, décisives pour les exportations alimentaires, deviendront d’emblée caducs.

«La crainte est surtout celle du chaos administratif », confie un chargé d’information de la chambre de commerce régionale, à Lille. L’un des mots d’ordre donné aux entreprises nordistes est donc, si elles le peuvent, de stocker davantage au Royaume-Uni. Message reçu. Les vignobles bourguignons ou bordelais sont les deuxièmes fournisseurs du Royaume-Uni, après l’Australie.

Et le bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne vient de confirmer l’ouverture de nouveaux entrepôts… Le nord de la France enrage, surtout, d’être potentiellement privé de l’avantage comparatif que lui donnerait un Brexit ordonné.

L’idée du bureau londonien de la région était, surtout, de promouvoir les coopérations et son potentiel, vu le prix du foncier et les salaires moins élevés qu’en Grande-Bretagne.

«Entre la région de Douvres et celle de Calais-Lille, nous pouvons devenir une zone intégrée, frontalière, mutuellement bénéficiaire», poursuivait devant nous fin 2018 Xavier Bertrand.

Autre inquiétude française : voir le chaos du « no deal» profiter aux autres passages frontaliers, en Belgique et au Pays-Bas. Anvers et Rotterdam contre Calais : «On va se retrouver coincés entre le cynisme des Anglais et la rigidité de l’administration française redoute un responsable des ventes de Carrefour, où les Anglais passent faire leur plein d’alcools avant de rejoindre le port. Les Belges flamands et les Néerlandais sauront, eux, trouver des solutions accommodantes.

Mais nous, avec la centralisation à la française et les pressions de Bruxelles, ce sera la galère.» Traduisez : sans « deal» avec Londres, le chacun pour soi ébranlera les rives du continent. Article (extrait) paru le 17 janvier 2019 dans le journal suisse LE TEMPS.




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